03 novembre 2008
Mains d'Argent et yeux de panda.
Tout un chacun sait à présent que sous mes dehors sages et innocents, je ne suis qu'une vile païenne toujours prête à courir dans la forêt les nuits de plein lune et à confectionner divers brouets de passiflore et de millepertuis. En ma qualité d'enfant de la nuit, et résidant dans la périphérie de Lutèce, il était impensable que je ne me rende pas au Théâtre du Châtelet pour y voir ce que pouvait bien donner une adaptation dansée du classique burtonien Edward aux Mains d'Argent. Avec mon bon compagnon Agarwaën, dont je vous dresserai fort certainement le portrait un jour ou l'autre, nous avons donc bravé le froid, les ténèbres et les nombreuses embûches du métro parisien pour honorer de notre charismatique présence la dernière représentation du spectacle susnommé.
(comment ça, tout le monde s'en foutait qu'on soit là ou pas ? Hérésie. Qu'on les pende par les yeux.)
La moindre place se négociant approximativement au prix d'un lingot d'or ou d'un rein en bonne santé, et un dimanche soir de novembre, il eût été envisageable que la salle ne fût qu'à moitié pleine. Et quelle ne fut pas ma surprise de m'apercevoir que des centaines de braves gens se pressaient aux portes du théâtre, des familles, des couples, des petits, des moyens, des grands, et toute une tripotée d'échappés de Halloweentown arborant fièrement des chausses rayées et des cheveux multicolores, autant vous dire que le public était fort bigarré.
De plus en plus curieux, nous avons trépigné sur nos sièges jusqu'à ce que les lumières s'éteignent et que le rideau se lève, et un mystérieux sortilège s'est abattu sur nous sans crier gare. Il me serait difficile, voire impossible de traduire en mots l'étendue de l'émotion provoquée par ces visions enchanteresses, c'est pourquoi, une fois n'est pas coutume, je préfère vous livrer une critique trouvée au hasard de mes périgrinations ouèbesques, dont l'auteur semble avoir vécu la chose de la même façon.
"Transformer un phénomène terrifiant en objet de féerie, d'invention et même de sensualité reste la réussite (...) d'Edward aux mains d'argent,
film de Tim Burton (1991) adapté pour la scène par le chorégraphe
britannique Matthew Bourne. A l'affiche du Théâtre du Châtelet, à
Paris, jusqu'au 2 novembre, l'histoire de ce jeune homme "mal fini" par
son créateur, avec ses mains-ciseaux énormes qui lui coupent le visage,
mais sculptent aussi des arbustes en un tour de lame, est un régal
d'émotions contradictoires.
Que reste-t-il donc sur scène de ce conte d'horreur gothique transplanté dans un quartier résidentiel peuplé de gens prêts à tout pour ne pas s'ennuyer ? L'essentiel, à condition de ne pas chipoter sur les dialogues des commères du coin, les détails visuels piquants. Moins sociologique dans sa critique de la banlieue que Burton, qui en fait un de ses motifs, le propos de Bourne se concentre sur la différence terrible d'Edward, sa souffrance, son statut de phénomène de foire avant sa chute.
Découpée en séquences fortes, sans aucun texte, la version de Bourne s'appuie d'abord sur la musique du film signée Danny Elfman. Singulièrement cinématographique dans ses décors stylisés, ses tableaux rapides montés cut, elle invente un nouveau genre de spectacle musical aussi parlant qu'un film muet.
Ce paradoxe tient le coup grâce aux partis pris chorégraphiques de Matthew Bourne. Pas de grande danse néoclassique ou contemporaine, mais beaucoup de pantomime. Ciselée, elle fait passer le sens de l'action avec une efficacité visuelle et rythmique de dessin animé. Caricaturaux, les personnages de la périphérie américaine sont croqués si franchement, si joyeusement aussi, qu'ils nous font craquer.
Fan de Fred Astaire et de Ginger Rogers depuis l'enfance, Bourne signe aussi des numéros jazzy très swing, des scènes de bal et de fiesta rock aux jambes délurées. La précision des danseurs-acteurs, très expressifs, emballe l'affaire avec un abattage jubilatoire et ce brin de distance théâtrale dont personne n'est dupe.
Le talent de Bourne ne réside pas dans son style, mais dans sa façon unique de coller à son sujet pour en traduire l'essence au plus juste. Lorsque Edward se mêle de danser avec ses grosses mains coupantes, il le fait pour de bon, avec coups de hanche, ronds de bras et sauts de biche, jusqu'à faire oublier son "handicap".
Si Edward "ne peut pas toucher l'autre" au sens propre, le personnage bouleverse par sa capacité à renverser la vapeur. Devenu sculpteur topiaire (ah ! quelle merveille qu'une coupe de buisson en direct), coiffeur pour chiens et pour ces dames, brochettes pour barbecue, il semble incarner la notion de résilience, cette capacité à surmonter un traumatisme, avec une magie qui serre le coeur et déclenche le rire.
Entre l'horreur, la peur et l'émerveillement, la singularité de Tim Burton réside dans une alchimie rare de cruauté et de bienveillance, de désespoir et d'optimisme.
Sauf que, pour Edward, la lâcheté méchante des hommes finit par l'emporter. Trois ans après son passage à Paris avec Swan Lake, présenté au Théâtre Mogador pour le dixième anniversaire de sa création (il était temps !), Matthew Bourne accomplit un nouveau tour de force.
Dommage qu'on ne voie pas plus souvent ce chorégraphe dont l'intelligence émotionnelle fourbit des spectacles si frissonnants"
(article paru dans Le Monde du 12 octobre 2008)
Tout ceci résumant admirablement mon ressenti, je me contenterai de vous laisser admirer quelques images extraites du spectacle.
Dans cette scène, Edward, dos au public, sculpte un buisson tout rond pour en faire une étoile, et on voit voler des feuilles dans tous les sens jusqu'à ce qu'il se retourne fièrement pour faire admirer son oeuvre. Et ce que la saltimbanque en moi aimerait savoir, c'est comment ce petit décor est foutu pour qu'on puisse avoir à ce point l'illusion qu'il taille un arbuste sous nos yeux ébahis.
Poursuivi par tout le quartier qui a profité de sa gentillesse avant de le rejeter comme un monstre, Edward retrouve sa douce dans un décor de cimetière sombre à souhait, éclairé par la pleine lune et les yeux rougeoyants des créatures qu'il a sculptées dans les arbres, le tout sur sa propre tombe, et je n'ai pas pu retenir une larme (plusieurs, même) devant ce pas de deux passionné et hanté par la fatalité d'une séparation imminente, d'où les yeux de panda dont j'étais affublée en sortant de la salle. Car pour être amoureuse de la nature, on n'en est pas moins coquette, mais le mascara bio, c'est tout sauf waterproof.
Et tout à la fin du spectacle, au moment des saluts, les personnages se présentent par familles, on voit arriver les grenouilles de bénitier, les beaufs, la voisine un peu nymphomane avec son mari falot et moustachu, tout le monde... sauf Edward. Noir, la lumière revient, et Edward entre sous les applaudissements, l'air hagard, totalement perdu, en regardant les spectateurs comme s'il se demandait, affolé, ce que nous attendons encore de lui après tout ce qu'il a enduré. Soudain, il sourit, lève les bras, se met à agiter frénétiquement les mains monstrueuses qui ont fait sa gloire et précipité sa chute, on entend le bruit des ciseaux et des canons disposés dans la salle envoient de minuscules confettis semblables à des cristaux de neige.
Jusqu'au finale, Matthew Malthouse incarne brillamment Edward, au point de presque faire oublier l'interprétation de Johnny Depp, et on finit par être inclus soi-même à cet univers féérique, conquis par la fragilité de cette créature perdue, dangereuse malgré elle et chassée par les banlieusards étriqués qui l'encensaient encore la veille.
En sortant du théâtre, tout à mon émotion, je n'ai pas pu m'empêcher d'entendre une réflexion inepte de la part d'un godelureau qui descendait l'escalier. S'adressant probablement à un des tristes sires qui lui servent d'amis, le cuistre pérorait en ces termes, que je livre à votre appréciation : "Ouais m'enfin Burton, c'est un type, il est un peu tordu, hein." Sache, mon petit ami, qu'il m'a été très difficile de ne pas me retourner pour te faire ingérer de force le programme du spectacle. Car Burton n'est pas tordu, ô que non. Burton est un génie, Burton est un maître, Burton est un virtuose. Et tu seras escouillé au couteau à huîtres si jamais je viens à te recroiser au détour d'une venelle.
Non mais ho.
Commentaires
Et Thor sait si ça fait mal, un couteau à huitre, lui qui par égard pour ses ennemis en a interdit l'usage à ses fidèles. Mortecouille !
Même que c'était bien.
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