15 octobre 2008
L'homme à la capuche.
Le ciel est plombé, il fait froid et humide, les feuilles roussissent et les rares pèlerins qui s'aventurent encore dehors sont emmitouflés dans diverses pelisses et gonelles (non, la gonelle n'est pas une maladie sexuellement transmissible, bande de petits dépravés)... bientôt Halloween et son cortège de caries, et voici enfin venu le moment, non pas des rires et des chants (ou alors de rires moqueurs et de chants funèbres), mais de vous entretenir d'un être auquel un précédent billet avait fait allusion : l'homme à la capuche.
Du temps où mes petits compagnons de ReuTeuLeu et moi-même répondions aux appels de divers psychopathes, il arrivait certains matins que mon alter ego chevelu se rende en quête de café ou de viennoiseries habilement subtilisées au nez et à la barbe de l'invité(e) politique du jour (les invités de gauche avaient tendance à nous convier par principe à partager leur petit déjeûner, on ne pouvait malheureusement pas en dire autant des invités de droite, de là à en tirer une quelconque conclusion politique, il n'y a qu'un pas, dont je te laisse le soin, cher lecteur, sachant comme tu le sais sans doute de quel côté penche mon coeur odieusement subjectif)... autant dire que quand il en proftait pour aller faire sa cour à une quelconque donzelle de l'étage au-dessus, je m'ennuyais ferme.
Mais tout a changé un beau jour du mois de novembre. Je fixais d'un oeil torve mes cinq postes téléphoniques qui ne daignaient décidément pas sonner et marmonnais pour moi-même des phrases hautement culturelles telles que "vous êtes sûre que c'est bien raccroché, Thérèse ?" lorsque soudain, j'ai entendu un "bonjour" sorti de nulle part. Prête à tout pour me distraire ne serait-ce que l'espace de quinze secondes, j'ai lancé un regard plein d'espoir vers le couloir de la rédaction, et là, je l'ai vu. Grand, blond, tout de vert vêtu, le Robin des Bois de la radio venait de faire son entrée dans le paysage. Gloups, me dis-je avec mon éloquence coutumière, et l'éphèbe de passer son chemin pour aller prendre son service dans Dieu sait quel bureau. Le reste de la matinée est passé dans la sorte de brume scintillante dont seules les donzelles légèrement niaises ont le secret, et mon elfe du couloir n'est pas réapparu.
Le lendemain matin, à peu près au même moment et dans les mêmes circonstances, le même personnage remonte le couloir (bien entendu en bonne donzelle je fais semblant de rien) et me réitère ses hommages matinaux, auxquels je réponds par un sourire engageant. Le bougre ne prend pas pour autant la peine de s'arrêter, mais je ne lui en tiens pas rigueur, après tout on a tous du boulot à abattre, nom de d'là, les téléphones sonnent à qui mieux mieux et on n'est pas là (que) pour conter fleurette à des inconnus, fussent-ils grands, blonds et manifestement bien disposés. Et ainsi de suite pendant une semaine. La semaine suivante, c'était le tour d'Agnaëlle de m'accompagner dans la lourde tâche d'écouter les doléances de Roger de Vincennes, mais la jouvencelle était bien plus fine mouche que le troubadour qu'elle remplaçait. "Dis donc ma grande" me demande-t-elle d'un air enjoué, à peine le mystérieux damoiseau évanoui dans les couloirs de la rédaction "j'ai rêvé ou il t'a grave fait de l'oeil ?" Point n'a été besoin de lui répondre, mon sourire extatique lui a amplement suffi. Et comme Agnaëlle, c'est quand même une chouette copine comme on n'en fait pas beaucoup, elle a sollicité sur-le-champ l'aide d'Hétéroman, qui, avec les relations mondaines qu'on lui connaît, a réussi en une demi-journée à savoir le nom et le poste exact du monsieur.
Et c'est là que ça se gâte.
Parce que j'ai beau avoir le verbe haut et la vanne acérée, quand il s'agit d'aborder un parfait inconnu sur un mode tout à fait détaché alors que je suis au bord de l'apoplexie dès que j'entends la porte du studio s'ouvrir, j'ai tendance à me dégonfler comme un vieux caparaçon. Et ça a duré trois mois. Trois mois au cours desquels nous nous sommes dévorés des yeux tous les matins, trois mois au cours desquels mes petits compagnons m'exhortaient à aller lui parler, trois mois au cours desquels Agnaëlle a déployé une ingéniosité sans limite en terme de stratagèmes potentiels pour enfin entrer en contact avec ce doux personnage, trois mois au cours desquels je me suis même un jour retrouvée tout à fait fortuitement seule dans le même studio d'enregistrement que lui et où mon larynx a juste été capable de bredouiller un vague "bonjour" avant de capituler traîtreusement. Autant dire que c'était pas gagné.
Mais c'était compter sans mon orgueil, parce que merde à la fin, j'ai aussi ma fierté. Nom d'un petit pourpoint. Le dernier jour de mon contrat, j'étais fermement décidée à aller enfin au bout du couloir en sa compagnie et à faire ce premier pas qu'après tout, nous aussi donzelles avons le droit de faire en l'an de grâce deux mille quelque chose... et là, c'est le drame, il n'est jamais venu. Le polisson était en reportage à l'extérieur.
"A Dieu ne plaise", dis-je à Agnaëlle, "demain j'appelle au standard général, je demande qu'on me le passe et je lui propose qu'on aille prendre un café tous les deux". "Mais ça fait trois mois que t'oses pas lui parler", m'objecte-t-elle, "tu vas oser faire ça ?" "Ben oui. Parce que maintenant que je t'en ai parlé, j'ai plus trop le choix si je ne veux pas passer pour une pleutre, une couarde et une grosse cruche."
Et je l'ai fait. Malade d'appréhension, j'ai décroché ce foutu téléphone pour demander à la standardiste du standard général si elle pouvait me passer Machin Untel, au poste numéro vingt-douze, et fort heureusement elle a été d'une extrême diligence et me l'a passé en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, sinon j'aurais certainement raccroché de peur de bégayer lamentablement.
Machin Untel a été ravi de m'entendre. Il m'a invitée à déjeûner le lendemain, et là j'ai eu le bonheur immense d'avoir mon heure de gloire. Je suis entrée dans le bâtiment telle une princesse, en annonçant fièrement à la préposée que j'avais rendez-vous avec Machin Untel, si elle avait la gentillesse de m'annoncer. En attendant que le sieur Machin Untel sorte de son bureau, je suis allée saluer mes anciens collègues, et leur regard médusé m'est allé droit au coeur lorsque Machin Untel a surgi du fond du couloir, m'a embrassée sur les deux joues et que nous sommes repartis bras dessus-bras dessous. Un grand merci à ma grande gueule et à mon orgueil naturel, car sans eux, jamais je n'aurais mieux connu Machin Untel. Lequel s'est avéré n'être finalement pas quelqu'un de très intéressant, ni de particulièrement ouvert. J'ai pris la décision de me raviser à son sujet lorsqu'il s'est mis à tenir des propos relativement douteux au sujet des Sarrazins et autres Mauresques, et j'ai rapidement oublié Machin Untel, joignable au poste vingt-douze. Peut-être Machin Untel est-il un amant exceptionnel doublé d'un fin cordon-bleu, mais moi, les types qui considèrent que les Sarrazins sont tous au mieux des fauteurs de troubles, au pire des bandits de grand chemin, ils peuvent passer leur chemin, capuche verte ou pas capuche verte.
Adieu, Machin Untel. Porte-toi bien, puisses-tu un jour tomber fou amoureux d'une Malika qui t'ouvrira les yeux. Finalement je préfère que tu restes loin de moi.
13 octobre 2008
Sauvetage écclésiastique.
Du temps où je n'étais pas encore une saltimbanque de luxe, mais une véritable aventurière, une déglingo du théâtre culturel, j'ai eu le plaisir, l'honneur et l'avantage de remplacer une mienne amie au pied levé sur une tournée riche en aventures et en émotions. Jugez plutôt : une dizaine de comédiens, dont une majorité de handicapés physiques, un spectacle lourd et compliqué, des lieux totalement inconnus, une habilleuse différente dans chaque salle, le défi, pour ainsi dire. Ma copine m'appelle et m'annonce tout de go :
"Ecoute cocotte, je suis enceinte de 6 mois, mon rebouteux spécialisé me dit que c'est soit continuer la tournée, soit garder mon bébé, t'es libre en ce moment ?"
"Mais tout naturellement", lui réponds-je, tout en pensant en mon for intérieur "Gloups. Ca va pas la tête, j'y arriverai jamais."
Mais le théâtre, c'est comme la vie, quand c'est parti c'est fini (une bouteille de décoction de salsepareille à celui ou celle qui dénichera l'origine de cette maxime... et une botte de salsepareille, parce que je suis assez occupée, je vais pas non plus me taper tout le boulot)... par conséquent j'ai vaillamment empoigné mon balluchon et mon nécessaire de couture, et j'ai suivi le mouvement.
Et là, autant vous dire, à vous, mes trois lecteurs et demi, qu'on a été comme qui dirait des oufs, des guedins, que le Capitaine Fracasse et Gérard Saint-Brice à côté c'est des butors et des galopins.
Nous nous sommes rendus dans des cités lointaines et exotiques, telles que Limoges, Reims et Gradignan, nous avons loupé des trains, dévalisé des restaurants, dormi dans des auberges mal famées et envahies de chats, et nous n'avons du notre survie qu'à notre courage et notre intrépidité. Je me souviendrai toujours de l'air effaré de la serveuse devant les comédiennes sourdes préparant en langue des signes une bonne blague à faire à la comédienne aveugle, laquelle était assise juste en face d'elles. Et je ne vous parle même pas de la comédienne sourde (mais pas muette, loin de là), bras dessus-bras dessous avec un comédien aveugle, secouant les puces d'un agent revêche de la SNCF en ces termes bien sentis :
"Bon alors écoutez, moi j'entends rien et lui il voit rien, alors va falloir être plus clair, merde !"
Et l'on sait qu'on est une vrai saltimbanque des grands chemins quand on trouve tout naturel d'abuser d'un bon vieux breuvage alcoolisé à minuit et demi en semaine, dans un estaminet désert, flanquée uniquement de trois techniciens au menton râpeux et d'un nain qui fume le cigare.
Or donc, au cours de ces périples échevelés, j'ai enfin trouvé une utilité, certes inattendue, mais pour le moins vitale, à ma formation universitaire. Pour les inconséquents qui n'auraient pas suivi toutes les calembredaines que je débite à longueur de parchemin, je rappelle qu'avant de devenir ravaudeuse de bas résille en tous genres, j'ai eu l'idée folle, non pas d'inventer l'école (ça c'est un coup de ce petit sacripant de Charlemagne, on le retient, le gredin), mais de faire une Licence d'Allemand. Eh bien figurez-vous, mes chers petits incrédules, que grâce à la langue de Goethe et de Nina Hagen, j'ai peut-être bien sauvé la vie d'un prêtre catholique. Eh oui. Sachant que je suis une vile païenne, une mécréante plus hérétique que moi tu cours à poil dans la forêt les nuits de pleine lune en décapitant des colombes avec les dents, la péripétie ne manque pas de sel. Et pourtant.
Un beau matin, alors que je finissais mon café en devisant allègrement avec un délicieux assistant plateau, assise au comptoir du bar d'un petit hôtel de Chartres, en attendant l'heure de rassembler nos troupes et de repartir gaillardement pour de nouvelles aventures, j'avise une scène pour le moins étrange à la réception. Un monsieur d'un certain âge, manifestement étranger, tente désespérément d'expliquer quelque chose à la réceptionniste, l'air très inquiet. Laquelle réceptionniste, malgré toute sa bonne volonté, ne semble entraver que pouïc. Elle essaie le français, l'anglais, mais il semblerait que le monsieur à l'air inquiet ne parle ni l'un ni l'autre, et la situation s'enlise quelque peu. N'écoutant que mon courage (et ma curiosité naturelle), je m'approche de ces deux intéressants personnages et je m'aperçois que le sexagénaire chenu (sexagénaire, hahaha, je sens que je vais encore attirer du pervers grâce aux mots-clés de Gougueule) parle le teutonique. Quelle coïncidence, me dis-je, voilà peut-être l'occasion de me rendre utile. J'engage donc la conversation, et le digne gentilhomme me contemple comme s'il avait vu le Messie. C'était le cas de le dire, mais je ne le savais pas encore.
Il s'est avéré que ce qu'il essayait tant bien que mal d'expliquer à la madame, c'est qu'il voyageait avec un ami, et que ledit ami avait apparemment eu un malaise dans sa chambre fermé à clef, étant donné qu'il avait entendu l'eau de la douche couler, un bruit de chute, puis plus rien, et que son compagnon ne pipait mot lorsqu'il tambourinait à l'huis pour s'assurer que tout allait bien. La réceptionniste, forte de ces informations nouvelles, a immédiatement décroché son téléphone pour appeler les secours, qui sont arrivés dare-dare. Et c'est au cours de la conversation avec les agents du guet, lesquels ne parlaient pas allemand non plus et m'avaient donc immédiatement embauchée comme interprète, que j'ai appris qu'il s'agissait de deux curés en goguette, partis visiter les plus belles cathédrales de notre beau pays. En effet, à la question "vous savez s'il a de la famille qu'on devrait prévenir, des enfants peut-être ?", le monsieur affolé a souri d'un air un peu triste et m'a répondu "seulement sa soeur, vous savez, nous sommes des prêtres catholiques".
Pour se remettre de sa frayeur et passer le temps pendant que le SAMU s'occupait de son pote, mon nouvel ami curé m'a demandé qui nous étions, et je lui ai un peu changé les idées en le faisant rire avec le récit de quelques aventures de derrière les fagots (en parlant d'hérésie...). Ca a eu l'air de le calmer un peu, et lorsque j'ai inclus mon petit collègue assistant plateau à la conversation, même si lui non plus ne parlait pas un mot d'allemand, sa douceur naturelle a fait le reste et mon papy affolé s'est vraiment rasséréné.
Je n'ai jamais connu le fin mot de cette mésaventure, car nous avons du quitter l'hôtel pour éviter de louper le train, et étant donné que quelques-uns d'entre nous avaient des difficultés pour se déplacer, nous ne devions pas perdre trop de temps. Mais quand je lui ai dit au revoir, ce vieux monsieur dégarni et bedonnant m'a sauté au cou et m'a planté un gros bisou de grand-père sur la joue en me souhaitant bonne chance pour tout. On aurait dit un petit garçon sauvé de la noyade. J'espère qu'il n'a pas développé d'allergie par la suite pour avoir approché de trop près une créature qui brûlera certainement dans les feux de l'Enfer. J'espère surtout que son copain s'en est sorti sans trop de casse. Parce que ce serait vraiment triste, sinon.
Et j'espère que vous me croyez. Parce que tout ce que j'écris ici est véridique. Oscar Wilde a écrit quelque chose dans le genre "la vraie vie est souvent celle qu'on ne vit pas", et même si c'est pas facile tous les jours, moi j'essaie de la vivre. Et des fois, même, j'y arrive.




