13 octobre 2008
Sauvetage écclésiastique.
Du temps où je n'étais pas encore une saltimbanque de luxe, mais une véritable aventurière, une déglingo du théâtre culturel, j'ai eu le plaisir, l'honneur et l'avantage de remplacer une mienne amie au pied levé sur une tournée riche en aventures et en émotions. Jugez plutôt : une dizaine de comédiens, dont une majorité de handicapés physiques, un spectacle lourd et compliqué, des lieux totalement inconnus, une habilleuse différente dans chaque salle, le défi, pour ainsi dire. Ma copine m'appelle et m'annonce tout de go :
"Ecoute cocotte, je suis enceinte de 6 mois, mon rebouteux spécialisé me dit que c'est soit continuer la tournée, soit garder mon bébé, t'es libre en ce moment ?"
"Mais tout naturellement", lui réponds-je, tout en pensant en mon for intérieur "Gloups. Ca va pas la tête, j'y arriverai jamais."
Mais le théâtre, c'est comme la vie, quand c'est parti c'est fini (une bouteille de décoction de salsepareille à celui ou celle qui dénichera l'origine de cette maxime... et une botte de salsepareille, parce que je suis assez occupée, je vais pas non plus me taper tout le boulot)... par conséquent j'ai vaillamment empoigné mon balluchon et mon nécessaire de couture, et j'ai suivi le mouvement.
Et là, autant vous dire, à vous, mes trois lecteurs et demi, qu'on a été comme qui dirait des oufs, des guedins, que le Capitaine Fracasse et Gérard Saint-Brice à côté c'est des butors et des galopins.
Nous nous sommes rendus dans des cités lointaines et exotiques, telles que Limoges, Reims et Gradignan, nous avons loupé des trains, dévalisé des restaurants, dormi dans des auberges mal famées et envahies de chats, et nous n'avons du notre survie qu'à notre courage et notre intrépidité. Je me souviendrai toujours de l'air effaré de la serveuse devant les comédiennes sourdes préparant en langue des signes une bonne blague à faire à la comédienne aveugle, laquelle était assise juste en face d'elles. Et je ne vous parle même pas de la comédienne sourde (mais pas muette, loin de là), bras dessus-bras dessous avec un comédien aveugle, secouant les puces d'un agent revêche de la SNCF en ces termes bien sentis :
"Bon alors écoutez, moi j'entends rien et lui il voit rien, alors va falloir être plus clair, merde !"
Et l'on sait qu'on est une vrai saltimbanque des grands chemins quand on trouve tout naturel d'abuser d'un bon vieux breuvage alcoolisé à minuit et demi en semaine, dans un estaminet désert, flanquée uniquement de trois techniciens au menton râpeux et d'un nain qui fume le cigare.
Or donc, au cours de ces périples échevelés, j'ai enfin trouvé une utilité, certes inattendue, mais pour le moins vitale, à ma formation universitaire. Pour les inconséquents qui n'auraient pas suivi toutes les calembredaines que je débite à longueur de parchemin, je rappelle qu'avant de devenir ravaudeuse de bas résille en tous genres, j'ai eu l'idée folle, non pas d'inventer l'école (ça c'est un coup de ce petit sacripant de Charlemagne, on le retient, le gredin), mais de faire une Licence d'Allemand. Eh bien figurez-vous, mes chers petits incrédules, que grâce à la langue de Goethe et de Nina Hagen, j'ai peut-être bien sauvé la vie d'un prêtre catholique. Eh oui. Sachant que je suis une vile païenne, une mécréante plus hérétique que moi tu cours à poil dans la forêt les nuits de pleine lune en décapitant des colombes avec les dents, la péripétie ne manque pas de sel. Et pourtant.
Un beau matin, alors que je finissais mon café en devisant allègrement avec un délicieux assistant plateau, assise au comptoir du bar d'un petit hôtel de Chartres, en attendant l'heure de rassembler nos troupes et de repartir gaillardement pour de nouvelles aventures, j'avise une scène pour le moins étrange à la réception. Un monsieur d'un certain âge, manifestement étranger, tente désespérément d'expliquer quelque chose à la réceptionniste, l'air très inquiet. Laquelle réceptionniste, malgré toute sa bonne volonté, ne semble entraver que pouïc. Elle essaie le français, l'anglais, mais il semblerait que le monsieur à l'air inquiet ne parle ni l'un ni l'autre, et la situation s'enlise quelque peu. N'écoutant que mon courage (et ma curiosité naturelle), je m'approche de ces deux intéressants personnages et je m'aperçois que le sexagénaire chenu (sexagénaire, hahaha, je sens que je vais encore attirer du pervers grâce aux mots-clés de Gougueule) parle le teutonique. Quelle coïncidence, me dis-je, voilà peut-être l'occasion de me rendre utile. J'engage donc la conversation, et le digne gentilhomme me contemple comme s'il avait vu le Messie. C'était le cas de le dire, mais je ne le savais pas encore.
Il s'est avéré que ce qu'il essayait tant bien que mal d'expliquer à la madame, c'est qu'il voyageait avec un ami, et que ledit ami avait apparemment eu un malaise dans sa chambre fermé à clef, étant donné qu'il avait entendu l'eau de la douche couler, un bruit de chute, puis plus rien, et que son compagnon ne pipait mot lorsqu'il tambourinait à l'huis pour s'assurer que tout allait bien. La réceptionniste, forte de ces informations nouvelles, a immédiatement décroché son téléphone pour appeler les secours, qui sont arrivés dare-dare. Et c'est au cours de la conversation avec les agents du guet, lesquels ne parlaient pas allemand non plus et m'avaient donc immédiatement embauchée comme interprète, que j'ai appris qu'il s'agissait de deux curés en goguette, partis visiter les plus belles cathédrales de notre beau pays. En effet, à la question "vous savez s'il a de la famille qu'on devrait prévenir, des enfants peut-être ?", le monsieur affolé a souri d'un air un peu triste et m'a répondu "seulement sa soeur, vous savez, nous sommes des prêtres catholiques".
Pour se remettre de sa frayeur et passer le temps pendant que le SAMU s'occupait de son pote, mon nouvel ami curé m'a demandé qui nous étions, et je lui ai un peu changé les idées en le faisant rire avec le récit de quelques aventures de derrière les fagots (en parlant d'hérésie...). Ca a eu l'air de le calmer un peu, et lorsque j'ai inclus mon petit collègue assistant plateau à la conversation, même si lui non plus ne parlait pas un mot d'allemand, sa douceur naturelle a fait le reste et mon papy affolé s'est vraiment rasséréné.
Je n'ai jamais connu le fin mot de cette mésaventure, car nous avons du quitter l'hôtel pour éviter de louper le train, et étant donné que quelques-uns d'entre nous avaient des difficultés pour se déplacer, nous ne devions pas perdre trop de temps. Mais quand je lui ai dit au revoir, ce vieux monsieur dégarni et bedonnant m'a sauté au cou et m'a planté un gros bisou de grand-père sur la joue en me souhaitant bonne chance pour tout. On aurait dit un petit garçon sauvé de la noyade. J'espère qu'il n'a pas développé d'allergie par la suite pour avoir approché de trop près une créature qui brûlera certainement dans les feux de l'Enfer. J'espère surtout que son copain s'en est sorti sans trop de casse. Parce que ce serait vraiment triste, sinon.
Et j'espère que vous me croyez. Parce que tout ce que j'écris ici est véridique. Oscar Wilde a écrit quelque chose dans le genre "la vraie vie est souvent celle qu'on ne vit pas", et même si c'est pas facile tous les jours, moi j'essaie de la vivre. Et des fois, même, j'y arrive.
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